Le silence de la cour

5 – Une école. Le silence d’une cour d’école … presque étrange. Le silence raconte surtout l’absence des enfants, l’absence des cris, des rires et aussi des pleurs.
Bientôt je vais rencontrer les enfants, les enseignants … j’ai un peu le trac alors je profite de ce moment pour vérifier mes affaires, nettoyer mes lunettes, passer ma main dans mes cheveux rebelles, revérifier encore que mon téléphone est bien éteint …
Petite, le premier jour d’école en maternelle, j’ai pleuré et pleuré et pleuré. Personne ne m’avait expliqué où j’étais. Parfois on oublie de dire l’essentiel à un enfant. Parfois…

S’inscrire dans le paysage

S’installer dans une commune qu’on ne connait pas. Une petite commune avec son église, sa mairie, son épicerie et sa boulangerie. Et ses deux bars dont une avec terrasse : L’ami du temps.
Dans Bonnemain marcher, observer, saluer, parler de la pluie et du beau temps. Surtout du beau temps qui est sécheresse pour les agriculteurs et agricultrices d’ici. Et se prendre en photo et découvrir la petite fille qui regarde curieuse. Bientôt les ateliers avec les enfants de l’école primaire. Bientôt. Avec toujours ce pari fou d’engager des enfants dans une écriture poétique qui ne soit pas de la ritournelle … Douter comme toujours…. Demain.

Arriver

Attendre

La plupart des résidences commence sur un quai de gare. Au moment du départ. La valise est là, toujours trop lourde. On espère n’avoir rien oublié. On a hâte d’être dans le train. A la bonne place. Se poser. lire, écrire, regarder le paysage puis s’endormir même si on s’était promis que cette fois-ci, on resterait éveillée tout le trajet. Et puis zut, c’est si bon de dormir. Espérer qu’il n’y aura pas de retard, qu’on attrapera sa correspondance. Que la valise ne sera pas trop lourde à monter, à descendre, à trimballer … A Paris, le temps de changer de gare, voir à travers la vitre la tour Eiffel. D’un joli brun mat ce jour-là. Aimer toujours autant ce tricotage de ferraille, sans utilité précise et pourtant si nécessaire. Prendre un deuxième train, puis un troisième. A Combourg attendre celle qui vous emmènera au gite, au village de Bonnemain. On est ailleurs. Bretagne romantique, deux mots accolés qui intriguent. Je suis là. Arrivée.

Au moment de partir, faisons des vers pour rire

Partout trône à Combourg le grand Chateaubriand :
Son nom pour l’opticien, l’agent immobilier,
Encore le ciné et d’autres commerçants,
La ville, pas ingrate, aime François-René.

Mais pour quelles raisons Simone de Beauvoir
Et Françoise Sagan ont-elles rue, allée ?
Ces autrices, pourquoi ? Nous aimerions savoir ;
Oui, pourquoi à Combourg ? Y sont-elles allées ?

Alphonse est oublié, le « de Châteaubriant ».
Il faut dire qu’au temps de notre Occupation
Il s’allia aux nazis, ce traître peu brillant :
Avec son homonyme, aucune confusion !

Et peut-être Zemmour préfère-t-il Alphonse
Alors que c’est du bon qu’il a reçu le prix ;
Sa venue à Combourg fut un coup de semonce :
Cet extrémiste Éric n’y aura plus d’amis.

La rime infortunée Zemmour avec Combourg
N’est certes pas flatteuse, aussi négligeons-la :
Négligeons-le itou, ce pamphlétaire lourd
En espérant, bien sûr, qu’il ne revienne pas.

Restent deux Théophile, ensemble, père et fils,
Pour la grande avenue, le long du cimetière,
Ces Gautier honorés, comme numéros bis,
Avec de Lamennais, Félicité-Robert.

Dame de Sévigné et dame George Sand,
Avec Renan, Hugo, elles ferment le ban
Des écrivains dont ce bourg lettré recommande
Qu’on ne les oublie pas, qu’on les lise longtemps.

Zut ! moi, j’ai oublié Théodore Botrel,
Fameux chanteur, père de La … ? La Paimpolaise !
Mais revenons à ce si célèbre immortel
Qui a encore ici place et rue (n’en déplaise…

Aux sans-culottes allergiques au sang bleu),
Par dessus le marché un lycée, un collège,
Une statue, une sculpture, jarnibleu !
Et une peinture, murale, de tons beiges.

Combourg, commune de Bretagne romantique
Ainsi le magasin de lingerie l’est-il
Et même un restaurant avec un nom en –tic
Là où la rue descend vers le fier « lac tranquille ».

Ce mot impressionnant qu’est le mot résidence !
Pour nommer le cadeau qu’on offre à un auteur,
Laissant croire qu’on sert une grande éminence
Alors que lui se sent, souvent, un imposteur…

« Maintenant je m’en vais » dit le poet-poet errant.
« Trois mois ici, c’est peu, et trois mois c’est beaucoup,
J’ai aimé rencontrer élèves, enseignants,
Des artistes aux champ’s, des gens un peu partout ».

Et je fus bien au chaud dans mon airbiandbi
Aux bons soins de madame et monsieur Ar’color
Chez qui fut imprimée, qu’on leur dise merci,
L’œuvre d’enfants studieux, laquelle les honore.

Je salue pour finir un coiffeur, un libraire,
Gens de bibliothèque et puis des comédiens,
Des parents, qui encore ? Ah ! oui, deux charcutières,
Veuillez me pardonner si j’ai zappé quelqu’un.

Les Sources, c’est le nom de cette médiathèque,
Dont on craindrait en vain que son fonds soit trop plein,
Mais non, lisons Molière et relisons Sénèque ;
L’esprit déborde ? non ! de trop-plein il n’a point.

Oui j’ai zappé au moins cet informaticien,
Dépanneur plein d’astuce, opiniâtre et habile
Qui, car un WiFi mou je ne captais pas bien,
M’installa une clef, salutaire ustensile.

Snif ! je laisse à Combourg un morceau de mon cœur ;
La formule est naïve, or le fait est certain
Car pourquoi tairions-nous de nos vies les bonheurs ?
Janis Joplin l’a dit et l’a chanté fort bien.

À d’autres nostalgies j’ajoute donc Combourg,
Dont j’ai aimé la vie et où j’ai aimé vivre ;
Regret de ses cafés – j’y lisais chaque jour
Car ma vie ne saurait se passer loin des livres.

Je viens de m’amuser à alexandriner,
Pour évoquer en vers certaine résidence,
Ce jeu dont nous rions parce qu’il est désuet ;
Racine ne suis point, je n’en ai point l’aisance.

Troisième poème

Je recopie ici un nouveau poème lu en classe. Mais quelle idée, quelle bizarre idée de bizarre poète, celle de mettre un Équidé sur un barbecue !…
Je ne pourrai pas tout recopier car nous avons encore pu entendre ou lire des poèmes ou des phrases de Pierre ALBERT-BIROT, Christian BACHELIN (déjà cité), Daniel BIGA, Richard BRAUTIGAN, Raymond CARVER, Jean COCTEAU, Giuseppe CONTE, Lawrence FERLINGHETTI, Federico GARCÍA LORCA, Michel GARNEAU, Jean GIONO, Victor HUGO, Jean RACINE, Jean TARDIEU (déjà cité), William Carlos WILLIAMS, etc.

ZÈBRE

Le zèbre pétulant aux ruades bizarres
Me fait l’effet d’un âne ôté vivant d’un gril
Quand le fer l’eut marqué d’ineffaçables barres
Et qui se souviendrait de ce cuisant péril.

Il a des soubresauts d’être fuyant la flamme
Et des hennissements étranges de brûlé.
Les bons anciens croyaient et de toute leur âme
Qu’on ne le domptait pas. Quel beau rêve envolé !

Le zèbre – un oublié de la faune héraldique –,
Le zèbre n’est pas plus indomptable que vous
Et moi. Sous le harnais il blanchit, tout l’indique.

Tout l’indique à présent que devenu très doux
S’acclimatant au plus rafraîchissant usage,
Le zèbre attelé traîne… un tonneau d’arrosage

Ernest d’HERVILLY (1839-1911)

partagé par Anne-Gilduine

Deuxième poème (recopié)

Je continue à recopier ici quelques poèmes que nous lisons en classe. Celui-ci a été écrit par Christian Bachelin, poète français né en 1933 (comme mon arrière-grand-père) et mort en 2014. Notre poète-à-l’école nous a expliqué que le nom anglais limerick désigne un poème farfelu, parfois absurde (dont personne ne comprendra jamais tout car il n’y a souvent rien à comprendre) qui était à la mode en Angleterre au XIXe siècle. Un limerick doit être composé de strophes de cinq vers rimés dans l’ordre AABBA.

LIMERICKS INÉDITS

Sans pieds sans dents sans tête
Je vieillis dans l’assiette
Le plafond me mange
Le volcan éteint me démange
Seuls les clous ont une tête

Je suis le roi des ramoneurs
Dit un vieux rat à sa petite sœur
Je m’enfonce dans les trous noirs
Puis ressurgis couvert de gloire
Vive le roi des ramoneurs

Un vieillard de cent ans
Se promène sans dents
Ça fait rire un bossu
Qui se pisse dessus
Peut-on vivre sans dents

Car je suis l’ange du Bizarre
Ainsi dit la queue d’un homard
Les homards dansent le quadrille
En bousculant les jeux de quilles
La vie est banale et bizarre

Un mouton rond comme un pommier
Rumine une herbe ensorcelée
Levant les vagues de l’océan
Jusqu’au sommet de tous les temps
Dormons à l’ombre du pommier

Dans le ventre d’une baleine
Jonas découvre l’univers
Universel il fume sa pipe
En proférant des prophéties
Écoutons chanter les baleines

Un rat mange du gruyère
Au fin fond d’un frigidaire
Attrapons-le par la queue
Cuisons-le à petit feu
Taisez-vous trous de gruyère

Le pissenlit aime à pousser
Dans les coins vagues et désolés
Quand il rencontre le chiendent
Alors c’est la joie du néant
Et les trains roulent dans le poussier

Les corbeaux labourent les plaines
D’amour obscur notre âme est pleine
Par temps sombre et mélancolique
On aime se blottir dans les plis
Les trains déraillent au bout des plaines


Christian Bachelin


Poème paru en mai 2004 dans le numéro 1 de la «  revue de poésie destinée aux enfants de cinq, six, sept à cent, cent dix-sept ans »
Dans la lune.

partagé par Anne-Gilduine

Johnny, Jean et François-René

La poésie ne connaît pas de frontières… Dans les rues de Combourg, aujourd’hui samedi 9 décembre 2017, les chansons de [allumer le] feu Johnny Hallyday sont diffusées en boucle. Ainsi, chacun peut-il apprécier ces vers délicats :

Quand tu ne te sens plus chatte
Et que tu deviens chienne
Et qu’à l’appel du loup
Tu brises enfin tes chaînes

 Quand mon corps sur ton corps
Lourd comme un cheval mort
Ne sait pas, ne sait plus
S’il existe encore

Demain, peut-être, entendra-t-on, dans les mêmes haut-parleurs, des pages de Jean d’Ormesson déclamées par un pensionnaire de la Comédie-Française.

Mais a-t-on jamais pu prendre connaissance, à Combourg, de passages des Mémoires d’outre-tombe sonorisés dans les rues ?
C’est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis, que j’ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que j’ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment et ma félicité…

Il est vrai que François-René, lui, n’avait pas les yeux bleus.

Un premier poème recopié

Maintenant, je veux commencer à recopier ici quelques poèmes que nous lisons en classe. Le premier est de Jean Tardieu mais notre poète-à-l’école en a changé certaines rimes. Quand on l’entend, c’est vrai, c’est encore plus drôle.

LES SEPT NAINS

La princesse Blanche-Neige,
Chez les sept nains qui la protègent,

Lave, nettoie, époussette,
Sept fois un, sept…

Lorsqu’une vieille aux jambes torses,
Sept fois deux, quatorse,

Lui dit : « Prends ce beau fruit, tiens ! »
Sept fois trois, vingt et ien,

Mais un des nains frappe à la vitre,
Sept fois quatre, vingt-huitre,

Et lui dit : « Garde-toi bien »,
Sept fois cinq, trente-cien,

« De mordre à ce fruit dangereux »,
Sept fois six, quarante-reux,

« C’est un poison qu’elle t’offre ! »,
Sept fois sept, quarante-noffre,

La vieille, dans les airs, s’enfuit…
Sept fois huit, cinquante-sui.

Et la Princesse des bois,
Sept fois neuf, soixante-trois,

Est sauvée par ses amis,
Sept fois dix, soixante-di.

partagé par Anne-Gilduine

Un drôle de genre

Mais qui est-elle, puisque nommée au féminin, « LA » CHATEAUBRIAND désignée à Combourg par une inscription sur un mur de la rue de Malouas, indiquant la salle de cinéma voisine ?

  • Perronelle Claude Lamour de Lanjegu dame de Chateaubriand, grand-mère paternelle de François-René ?
  • Bénigne Jeanne Marie Ravenel de Boisteilleul, sa grand-mère maternelle chez laquelle il fut placé en nourrice, à Plancoët ?
  • Appoline Jeanne Suzanne de Bédée, sa mère, à la fois superstitieuse et maladive, gaie et cultivée ?
  • Lucile Angélique Jeanne, sa « chère sœur », adorée et neurasthénique, de quatre ans son aînée, qui le surnomma « l’Enchanteur » ?
  • Charlotte Ives, fille du pasteur de Bungay rencontrée lors de son exil à Londres, et dont les amours se trouvèrent contrariées par l’opposition de la mère de la jeune fille ?
  • Céleste Buisson de la Vigne, son épouse digne, fidèle et énergique qui appelait ses maîtresses « ses madames », ainsi éreintée par Victor Hugo : « une personne maigre, sèche, noire, très marquée de petite vérole, laide, charitable sans être bonne, spirituelle sans être intelligente » ?
  • Pauline de Montmorin de Saint-Hérem, comtesse de Beaumont, maîtresse, femme du monde et salonnarde qui écrivait que « le style de M. de Chateaubriand me fait éprouver une sorte de frémissement d’amour ; il joue du clavecin sur toutes mes fibres », morte dans ses bras « d’une maladie de langueur » ?
  • Nathalie Lucie Léontine de Laborde de Méréville, épouse de Charles Arthur Tristan Languedoc de Noailles, qui fut « la petite mouche » de ses maîtresses et dont la passion lui inspira Les Aventures du dernier Abencérage?
  • Claire Louisa Rose Bonne Coëtnempren de Kersaint, duchesse de Duras, autre maîtresse et autre salonnarde, et féministe, qui favorisa sa nomination comme ministre des Affaires étrangères ?
  • La très belle Juliette Récamier, salonnarde elle aussi, et la plus célèbre d’entre elles, qui le verra mourir ?
  • La brune Olympe Pélissier, modèle favori du peintre Horace Vernet, liaison passagère d’Honoré de Balzac et seconde femme de Gioachino Rossini, qui jeta son dévolu sur le célèbre écrivain et brillant ministre ?
  • La Créole Jeanne Geneviève Fortunée Lormier-Lagrave, devenue Fortunée Hamelin, femme d’esprit parmi les Merveilleuses du Directoire, qui le séduisit comme elle avait séduit Bonaparte, Louis-Napoléon, Talleyrand, le duc de Choiseul ou Victor Hugo, mais dont le nom fut supprimé de la version imprimée des Mémoires d’outre-tombe à la demande de sa rivale Juliette Récamier ?
  • La jeune Cordélia de Castellane (homonyme d’une styliste pour enfants contemporaine), plus complètement Louise Cordélia Eucharis Greffulhe, comtesse de Castelane par son mariage avec le maréchal commandant les troupes françaises, sa « déesse des voluptés » qui provoquera la jalousie de madame de Récamier et deviendra la Marcelle de Castellane dans La Vie de Rancé?
  • La spirituelle, sentimentale et passionnée Marie-Élisa d’Hauterive marquise de Vichet, femme d’une beauté jugée exceptionnelle avec laquelle il connut une autre idylle ?
  • Cette grande amoureuse que fut la femme des lettres Hortense Allart de Méritens, dite aussi Hortense Allart de Thérase et Prudence de Saman L’Esbatx, féministe, militante de l’amour libre, ayant pour amants plusieurs autres hommes célèbres, autrice des Enchantements de MmePrudence de Samman l’Esbaix, ouvrage autobiographique préfacé par George Sand qui fit scandale, sa relation avec « l’Enchanteur » y étant rapportée ?
  • La fougueuse Léontine de Villeneuve, comtesse de Castelbajac par son mariage, « la jeune amie de ses vieux ans », de 35 ans sa cadette, « la naïade du torrent » rencontrée aux thermes de Cauterets qu’il nomme encore « l’Occitanienne », dans Mémoires d’outre-tombe ?

Quelle autre ?

Une idée, comme ça : dans un nouveau quartier qui serait construit à Combourg, pourquoi ne pas donner à chaque rue le nom d’une des femmes ayant compté dans la vie tumultueuse (nous n’avons pas dit dissolue) de François-René ?